Gallimard

  • Le Journal de guerre de Paul Morand était un objet mythique dont l'existence même était sujette à caution. Au vrai, l'écrivain avait bien conservé ses notes prises durant la guerre et avait même commencé à en préparer la publication. Il en avait déposé le manuscrit à la Bibliothèque nationale, parmi un vaste ensemble de papiers personnels.
    Ce journal paraît pour la première fois, sans retouches ni coupes, et même complété des ajouts et des annexes prévus par Paul Morand luimême et de quelques textes contemporains de sa rédaction.
    On se rappelle peut-être que Paul Morand, diplomate, était en mission à Londres le 18 juin 1940 et qu'il fut nommé ambassadeur en Roumanie en 1943. On découvre au fil des pages que, à défaut de s'être rallié en Angleterre au général de Gaulle, il choisit de se présenter à Vichy à l'été 1940, où il est mis d'office en retraite. Il décide alors de s'installer dans Paris occupé avant de rejoindre au printemps 1942 Vichy et le Cabinet de Pierre Laval, chef du gouvernement, en qualité de chargé de mission, poste qu'il occupera seize mois durant.
    À Londres, à Paris et à Vichy, de la déclaration de guerre de septembre 1939 à août 1943, Paul Morand a tenu son journal sans filtre ni censure, prenant note de ce qu'il voyait, de ce qu'on lui disait et de ce qu'il comprenait. C'est l'oeuvre d'un témoin conscient d'être placé aux premières loges de l'histoire, observateur privilégié des réalités de la collaboration d'État et de la participation française à la mise en oeuvre de la Solution finale.
    Ce Journal de guerre est un document exceptionnel pour l'histoire.
    Édition de Bénédicte Vergez-Chaignon.

  • La Nouvelle Revue française, créée en 1909, aura offert à l'intelligence critique et à la création littéraire l'une de leurs plus grandes fêtes. Les échanges épistolaires qui ont accompagné sa fondation et joué un rôle central dans son animation, des décennies durant, méritent notre plus vive attention. Les milliers de lettres laissées par les proches de la revue ne constituent pas qu'un corpus documentaire bien utile pour étayer les chronologies savantes : elles sont l'expression même de l'esprit d'une revue, un lieu à part entière, et collectif, de sa manifestation et de sa formulation. Grâce soit rendue à ceux qui les ont écrites, conservées, transmises puis éditées. Elles nous permettent aujourd'hui de prendre la mesure de l'édifice, en dévoilant ses attaches, ses équilibres, ses tensions internes, son exposition... Toute une vie révélée, étant entendu que la lettre est un genre souple qui ne recule pas devant le paradoxe, qui peut se contredire ou explorer des idées vagues, telle velléité ou telle envie. Elle contient aisément une bonne dose de projection vers l'avenir.Émanant des travaux d'un colloque tenu à la Fondation des Treilles (2018), ces actes réunissent des contributions originales sur les pratiques épistolaires d'André Gide et des fondateurs de La NRF ainsi que de quelques proches comme Charles-Louis Philippe, Jules Romains ou Pierre Drieu la Rochelle. Ces études sont suivies d'un choix de lettres inédites entre Jacques Copeau et Jean Schlumberger et entre Jean et Suzanne Schlumberger.Textes réunis par Robert Kopp et Peter Schnyder.

  • Ette courte correspondance inédite et inattendue entre Michel Leiris et Marcel Jouhandeau (94 lettres) s'étale de 1923 à 1977 ; l'essentiel des lettres occupant les années vingt et trente. Elle révèle une relation peu connue entre les deux grands écrivains. Les deux hommes se sont rencontrés en 1923 dans l'appartement d'André Masson où Max Jacob, qui donne des conseils poétiques au jeune Leiris (22 ans), emmène son ami Jouhandeau (35 ans). Dans la nuit du 26 au 27 mars 1924, épris d'alcool et de lyrisme, ils vivront une union « mystique » qui se traduira concrètement par une relation homosexuelle. Assez rapidement, Leiris comprend que Jouhandeau est amoureux de lui et replace leur relation en termes d'amitié. Leiris admire Monsieur Godeau intime qui vient de paraître en revue et envoie des poèmes que Jouhandeau juge trop influencés par Mallarmé. Jouhandeau se confie sur l'espérance, la foi et l'amour et revient sur le « merveilleux » de leur rencontre. Tandis que Jouhandeau vit une relation orageuse avec sa femme Élise dite Caryathis, Leiris trouve un emploi comme secrétaire à la revue Documents de Georges Bataille. En 1936, Jouhandeau se sent blessé par les extraits sibyllins de l'Age d'homme qui le concernent, mais quelques temps plus tard c'est Leiris qui rompt à cause de la profession de foi antisémite de Jouhandeau dans l'Action française. Ils renouent en 1937, « l'amitié sous la cendre » n'est pas morte, écrit Jouhandeau. En 1940, Leiris est mobilisé en Algérie et donne des nouvelles. Suite à une rupture plus grave avec la guerre, la correspondance s'interrompt jusqu'en 1966. Malgré tout, le souvenir et l'affection demeurent, les deux hommes échangent une dizaine de lettres entre 66 et 77. Édition établie par Denis Hollier et Louis Yvert.

  • Ce recueil d'Écrits politiques (1896-1945), principalement inédits, réunit des conférences, des discours, des rapports de Paul Valéry centrés autour de la question de l'Europe et de l'Esprit nécessaire à sa réalisation politique. Célébré après-guerre comme le poète de La Jeune Parque tout autant que pour les deux lettres de la Crise de l'Esprit (1919), puis pour les essais de Regards sur le monde actuel (1931), Paul Valéry apparaît ici dans une dimension politique active largement méconnue. Au cours des années Vingt et Trente, Valéry s'est investi activement dans de nombreuses initiatives publiques, notamment au sein de la Société des Nations où il a joué un rôle crucial, et dans de nombreux cercles intellectuels (Président du Pen Club en 1926). Valéry voyage dans toute l'Europe pour faire advenir une « Société de l'Esprit », contribuer à l'amélioration de l'homme et de la Cité, et dialogue avec les penseurs de son temps alors que les espoirs du pacifisme s'effondrent devant la guerre imminente. En 1931, il défend le rôle des femmes dans l'esprit à venir, et la nécessité de leur accorder le droit de vote. Il souligne aussi le danger de l'écart entre le progrès rapide de la technique et celui plus lent de l'esprit : « L'homme n'a plus confiance en l'homme ; et il n'a plus confiance dans le temps. »Ce volume est aussi parcouru par une réflexion originale sur le rôle de l'homme de lettres dans le monde, différente de celle de l'» intellectuel » de Zola ou de l'écrivain « engagé » de Sartre : Valéry fournit des pistes pour repenser, même d'un point de vue théorique, la notion d'« engagement ». Dans sa préface, Paola Cattani souligne l'influence du poète dans la réflexion critique jusqu'à aujourd'hui, de Marc Bloch à Jacques Derrida, en passant par Edward Said. L'Europe et l'Esprit donne matière à réflexion à l'heure de la crise de l'institution européenne.Édition présentée, établie et annotée par Paola Cattani.

  • Céline est arrivé au Danemark en mars 1945 après un périple de neuf mois de Paris à Copenhague, en passant par Baden-Baden, Berlin et Sigmaringen. Il est arrêté au domicile d'une amie où il vit avec Lucette et son chat Bébert, et où il travaille à la suite de Guignol's band (inachevée), en décembre 1945. Il est incarcéré à la prison de l'ouest de Copenhague, en attente d'une extradition qu'il veut éviter à tous prix. L'administration pénitentiaire fournit au détenu Destouches des cahiers ; il en remplira dix à partir de février 1946, une fois Lucette libérée et lui-même sorti d'un état moral et physique déplorable (cf. biographie de François Gibault).

    Les Cahiers de prison dévoilent la vie de Céline après son arrivée à Copenhague. Si le détenu de la cellule 609 de la section K. prend des notes pour préparer sa défense, se souvient de Londres ou de Montmartre, ces cahiers montrent de manière inédite le Céline lecteur. L'écrivain se réfugie dans les livres apportés par Lucette et cite abondamment Chateaubriand, Hugo, Chamfort, Voltaire, etc., et se compare avec les « grands écrivains exilés emprisonnés ». Les cahiers illustrent aussi la transition littéraire vers sa « seconde révolution narrative et stylistique », note Jean-Paul Louis, avec la mise en chantier de Féérie pour une autre fois (1952) et des passages que l'on retrouvera dans D'un château l'autre, Nord et Rigodon.

    Ce volume des Cahiers de la NRF constitue la première édition originale et intégrale des dix cahiers de prison de Céline. Avec ce nouveau travail d'établissement du texte et des notes par Jean-Paul Louis, ainsi qu'un index centré sur les noms d'auteurs, les titres d'oeuvres et de chansons, Céline nous réapparait tel qu'en lui-même, obsédé par la littérature et sa condition d'écrivain : « C'est moi maintenant le traître, le monstre, c'est moi qu'on s'apprête à lyncher. » Édition présentée et annotée par Jean-Paul Louis.

  • Devenu le cinquième directeur de la Nouvelle revue française en 1987, succédant à sa grande surprise à Georges Lambrichs, il aura fallu un an à Jacques Réda pour se résoudre à monter lui-même dans le « train ». C'est dans le « fourgon arrière » qu'il décide alors de publier ses propres chroniques, en « passager clandestin », affirme-t-il. Réda parle de l'époque dans sa rubrique « Carnet », livre des propos « çà et là » en abordant des « questions » du temps avec beaucoup de curiosité pour tous les sujets : l'orthographe, la couche d'ozone, la toponymie la « cibi », les extraterrestres, la nouvelle Grande bibliothèque de France, le phonographe, les frontières, les sondages, etc. On note bien sûr des sujets récurrents comme le langage, la poésie, le style. Réda se plaît à publier des poèmes qu'il découvre inscrits sur les murs et la chaussée et cite aussi en renfort des poètes de son temps. A propos de la question militaire, il citera Valery Larbaud ; à propos du « jeu de ballon rond », il évoquera Pindare aux côtés de Jean-Pierre Papin et s'élèvera contre les séances de tirs au but ; dans le « pompon » il se moquera des « États Généraux de la Poésie » en espérant qu'ils n'aboutiront pas à une phase de « Terreur » ; et sa question de la « fin du monde » s'achèvera par : « L'éternité existe mais elle ne dure jamais longtemps ». Le Fond de l'air de Jacques Réda fleure bon le pessimisme joyeux, l'érudition amusante, l'humour pince sans rire, relevant partout la cocasserie de notre époque « moderne ». On retrouve là le sens de l'observation, du paradoxe, et toute la finesse de Jacques Réda, s'inscrivant dans la grande tradition française des moralistes avec une fausse légèreté. Et ce que Réda observe dans les années 90 résonne toujours à notre époque, tout comme des épigrammes de Martial ou des satires de Juvénal...

  • Ce bref recueil est publié à l'occasion de la commémoration des 150 ans de la naissance d'André Gide. Il s'appuie principalement sur les archives personnelles de l'écrivain conservées à la Fondation des Treilles (Tourtour, Var). Il fait état des relations amicales, artistiques, éditoriales et intellectuelles entre André Gide et dix-huit artistes de son temps, chaque échange épistolaire étant accompagné d'une mise en contexte faisant lien entre les lettres.Si l'intérêt de Gide pour les peintres se maintint tout au long de sa vie, il prit des formes variées dont le présent volume, dans les prolongement des publications documentant ses liens avec Maurice Denis, les Van Rysselberghe ou les Bussy, permet de saisir la diversité, à défaut d'en embrasser la totalité, et surtout d'apprécier l'évolution du rapport de Gide avec les peintres, à mesure que son oeuvre se développait et que sa figure de « contemporain capital » s'affirmait.La valeur expressive de la peinture figurative n'a jamais cessé d'émouvoir et intéresser André Gide, qui y voyait l'une des voies privilégiées pour mettre à jour des vérités seulement pressenties par l'âme et les sens dans leur confrontation au réel. Ce corpus inédit, qui éclaire l'amitié qui liait André Gide à des artistes comme Odilon Redon ou le fresquiste René Piot, donne aussi l'occasion de mettre en lumière le soutien de l'écrivain, familier des galeries et des salons, à ses contemporains, notamment par l'achat de leurs oeuvres.Ce volume réunit des échanges épistolaires entre André Gide et Mario Andreu, Eduard Bargheer, Jacques-Émile Blanche, André Bourdil, Albert Brabo, Maurice Brianchon, Raoul Dufy, André Dunoyer de Segonzac, René Iché, Louis Jou, Marie Laurencin, Imre Pérely, René Piot, Odilon Redon, William Rothenstein, Walter Sickert, Paul Signac, Emmanuel Viérin.Dossier établi et présenté par Pierre Masson et Olivier Monoyez, avec la collaboration de Geneviève Masson.

  • Ce journal couvre les dernières années de la vie de paul morand, de juin 1968 à avril 1976 : trente-deux cahiers manuscrits, déposés par lui à la bibliothèque nationale, et un dernier cahier inachevé faisant partie du fonds morand, recueilli après sa mort par la bibliothèque de l'institut de france.
    Suivant les volontés de l'auteur, leur contenu ne devait être ni consulté ni publié avant l'année 2000. il entendait ainsi les mettre à l'abri des indiscrétions et commentaires de ses contemporains. c'était aux lecteurs de cette époque encore lointaine qu'il destinait ce témoignage d'un homme animé par le plaisir d'écrire en toute liberté. au journal d'un attaché d'ambassade, datant des années 1916 et 1917, répond donc un demi-siècle plus tard son journal inutile, dont le titre est emprunté à la tirade célèbre du mariage de figaro.
    Ces notes rédigées au fil des jours, sans se relire ni se corriger, mêlent rencontres, propos rapportés, réflexions personnelles sur les événements actuels et évocations du passé, lectures et voyages. ecrit tantôt au feutre, tantôt au bic, tantôt au stylo ou au crayon, accompagné de feuilles volantes, de pages arrachées à des carnets, de photographies, de coupures de journaux, de lettres épinglées (certaines, d'époques diverses, sont réunies dans les annexes du tome ii oú figure également un index général), ce journal se présente comme une oeuvre qui n'est pas si éloignée des collages des peintres.
    Il comporte même quelques petits dessins manuscrits, des dizaines de cartes postales et de papiers d'hôtels à en-tête de tous les pays du monde. cosmopolite comme son auteur, révélant, comme lui-même l'écrit, son envie jusqu'à la fin d'" être ailleurs ".

  • La fervente et fidèle amitié de Jean Paulhan et Henri Pourrat peut étonner, tant peut sembler grande la distance entre l'un à Paris au coeur de la vie littéraire et intellectuelle, l'autre isolé dans son Auvergne natale, animé par le goût de la vie et la culture paysannes. Elle se noue toutefois au début des années 1920, après que Paulhan a proposé au poète des « Montagnards » (1918) de rédiger des notes critiques pour La NRF. En quarante ans d'échanges et de services, de préoccupations et d'activités communes, les deux écrivains ont été, selon le mot de Paulhan, « du même voyage » et se sont donné, à tous les plans personnels et professionnels, « la vraie poignée de main » (Pourrat).
    Éclairant magnifiquement « les travaux et les jours » des deux hommes, dans des contextes parfois douloureux, leur correspondance est pour l'essentiel consacrée à leurs activités littéraires pour la NRF, maison d'édition et revue. Paulhan conseille, avec soin et admiration, mais sans complaisance, le romancier du Mauvais garçon et de La Cité perdue ; et l'éditeur soutiendra bien sûr son ami auvergnat dans la grande entreprise de collecte et de transposition littéraire des contes populaires qui l'occupera après-guerre, et dont il recueillera et composera le trésor universel.
    Paulhan restera enfin toujours attaché à cette critique bienveillante qu'exerce Pourrat dans les colonnes de la revue, portant souvent sur des ouvrages où la nature et la vie rurale jouent le premier rôle. S'y dessine en effet la défense d'un régionalisme ouvert et large, qui est autant celui d'un terrien fraternel que celui d'un moraliste et d'un croyant, attaché à la beauté de l'incarnation, au sens de la vie et au salut des hommes.
    Ce choix réunit 568 lettres sur les 1 100 que comptent la correspondance exhaustive, accessible au format numérique (code d'accès pour les acheteurs du livre imprimé).
    Lettres choisies et établies par Claude Dalet et Michel Lioure, avec la collaboration d'Anne-Marie Lauras.

  • 24 juillet 1972 il n'intéressera personne, ne sera pas lu, desservira ma mémoire et n'expliquera rien, même pas moi-même.

    23 août 1972 si on relit jamais ces notes, on remarquera le lâché du style, les négligences, les incorrections ; quelle différence avec le lissé, la taille, la perfection, le réfléchi, de la moindre phrase de gide. a peine un éclair de pensée, et je passe ailleurs. ou à rien ; hâte et paresse.
    14 décembre 1973 je ne tiens pas du tout à ce que ces notes, ce journal inutile, soient publiées. mais, s'ils doivent l'être, que ce ne soit pas avant l'an 2000.
    Je ne m'intéresse pas à mes contemporains, mais je pense beaucoup à ceux qui suivront, je les aime.
    5 juin 1974 je n'ai que des riens à transmettre : d'oú ce titre de journal inutile ; ces riens, je les offre à l'an 2000, avec tout l'amour que j'ai gardé à ceux qui m'ont transmis quelque chose.
    19 mars 1975 j'écris tout ceci, depuis des années, sans jamais me relire, me corriger, revenir en arrière, par hâte et paresse : je viens de le faire, tout à coup, exceptionnellement : épouvanté par la mauvaise écriture, illisible, la pensée sans fermeté, l'absence de concentration et de choix.
    Ma paresse, ma faiblesse resteront souveraines, je le sens, quelque désir que j'aie de m'amender.

  • En 1981, Jean Mascolo et Jérôme Beaujour suivent Marguerite Duras sur le tournage d'Agatha à Trouville. Tournage dans le tournage, en présence de la chef-op de Duras, Dominique Lerigoleur, et des acteurs qui jouent le frère et la soeur, Yann Andréa et Bulle Ogier.
    Dans son introduction, Joëlle Pagès-Pindon montre que l'on assiste là à un moment de grâce, « d'envoûtement », à une mise en scène du travail de Duras où la réalité et le mythe s'entremêlent, et à la toute-puissance de l'écrit à travers le texte, l'image et la voix. Il est vrai que Duras est impressionnante d'assurance et de joie. Avec malice, consciente de son personnage, elle tient des propos qui pourraient surprendre sur l'homosexualité, la Révolution française, Mai 68, l'interdit.
    Duras parle du projet Agatha, l'histoire d'un inceste pendant des vacances d'été, en pensant à sa relation avec son frère adoré, tué à 28 ans pendant la guerre. Elle débat avec Yann Andréa :
    « Je montre ce qui n'est pas montrable », « c'est une époque très pauvre » car « tout tend maintenant à interdire l'interdiction ». Elle parle avec une grande liberté du désir, « un échange impossible entre deux sexes différents », et de l'homosexualité, « une relation masturbatoire », « misérable ». À propos de l'idée de bonheur étendue à la société, alors que c'est individuel, « la Révolution française n'a fait que du tort à l'humanité. », le marxisme-léninisme est une « connerie monumentale ».
    Dans une deuxième partie figure le « brouillon du livre-dit » : ce court texte inédit illustre une technique de Duras qui consiste à réécrire un entretien. On retrouve donc ici certaines phrases et certains thèmes réexprimés : « Libéraliser c'est punir la liberté », ou : « On n'a jamais autant fait l'amour et jamais le désir n'a été aussi rare ».
    Ces entretiens, qui paraissent à l'occasion du centenaire de la naissance de Marguerite Duras sont inédits dans leur version intégrale : une partie seulement a été utilisée dans le documentaire Duras filme, de Jean Mascolo et Jérôme Beaujour (1981). Ils montrent la parole libre d'un écrivain au sommet de sa force créatrice.

  • Dans un souterrain peuplé de squelettes, le jeune Tulipe cherche désespérément la sortie. En chemin, il dialogue avec des morts aussi effrayants que grotesques : trois soeurs maquerelles régissent un bordel d'outre-tombe, des flics tabassent un prévenu jusqu'à le rendre "tricolore", Jim et Joe jouent sadiquement avec les têtes d'un pierrot et de sa colombine, un poilu avoue avoir laissé sa place à un Allemand dans la tombe du Soldat inconnu, un moine le supplie de le remplacer pour garder le Saint-Graal, etc. Un Dieu ivre et grossier préside aux misères de ce petit monde grouillant de cafards et de mites. Le débonnaire Tulipe y va lui aussi de ses histoires, celles des clients tordus de l'hôtel tenu par sa femme. Chez les vivants comme chez les morts, l'âme humaine ressemble à "une petite putain crasseuse et malodorante". Tulipe se réveille dans un cimetière, la gueule de bois et les bras en croix.
    Sous l'influence de Poe, Céline ou encore Jarry, ce premier roman inédit aux allures de danse macabre, écrit à l'âge de dix-neuf ans, dépeint avec sarcasme la société de l'après-guerre et de la crise des années trente. Dans sa présentation, Philippe Brenot montre que Le Vin des morts, signé Romain Kacew, ne quittera jamais les poches de Romain Gary et qu'il lui servira de vivier, quarante ans plus tard, pour écrire les romans d'Émile Ajar.

  • Philippe Jaccottet n'a que dix-sept ans lorsqu'il rencontre pour la première fois Gustave Roud.
    Il trouve en cet homme qui pourrait être son père une écoute d'exception, toujours disponible, généreuse, impatiente d'échanges et remplie de gratitude pour leur amitié naissante. Cette rencontre aura pour Jaccottet une portée décisive. Dès le départ, Roud fait figure de maître : il conduit, rassure, conseille son jeune ami. Jaccottet lutte contre le découragement et la difficulté d'être ; cherche une place, une voix, entre morosité et nihilisme, ardeur et accablement.
    Lorsqu'il s'essaie à écrire, il hésite entre l'écriture dramatique, le poème en vers et la prose. Roud l'aide à trouver confiance, à se comprendre dans ce qu'il a de meilleur. En homme de métier et de maturité, Roud ouvre ainsi au jeune Jaccottet, de la manière la plus naturelle, les portes de son univers. Mais pour Jaccottet, au-delà de ces précieux échanges, Roud est avant tout un poète dont l'oeuvre le bouleverse.
    Non pas celui qui sait et qui professe : mais un poète qui doute, qui écoute et qui cherche ; infatigable marcheur sur des routes infinies, le plus souvent nocturne et solitaire, frère du Rimbaud des Illuminations ; un poète de l'errance, mais une errance obscure, aux frontières du jour et de la nuit, en quête d'une transcendance perdue dont seules quelques intuitions fulgurantes seraient garantes ; poète de la séparation, et du questionnement.
    J.-F. T.

  • Avec la fondation de La NRF en 1909 et du théâtre du Vieux-Colombier en 1913, André Gide, Jacques Copeau et Jean Schlumberger, oeuvrant ensemble au renouveau de la littérature et du théâtre, n'ont cessé d'appliquer l'art de la mise en scène dans leur vie comme dans leur oeuvre. « Le théâtre ne m'intéresse pas assez pour que je me donne vraiment de la peine », écrit pourtant un Gide qui, bien que grand connaisseur du théâtre classique et admirateur de l'oeuvre puissante de Claudel, demeure réticent à l'expérience de la représentation scénique. Le théâtre reste toutefois pour lui l'un des lieux où peut s'exposer le drame intime, s'adonnant ainsi à l'écriture dramatique avec Le Roi Candaule, Sau¨l et un inachevé Curieux malavisé d'après Cervantès, et conversant avec son ami Jacques Copeau sur les questions de mise en scène et de jeu. Le théâtre du Vieux-Colombier lui offre également, dans la lignée de La NRF, un lieu de rencontre avec le public. Conférences, lectures et matinées théâtrales voisinent au programme de la salle avec le répertoire classique et contemporain. De là vient le célèbre essai en miroir de Gide sur Dostoïevski, issu de six causeries prononcées au Vieux-Colombier. Quant à Jacques Copeau et à sa troupe, ils bénéficieront de l'attention et de l'appui durables de Jean Schlumberger, dont l'écriture romanesque fut gagnée, de son propre aveu, par la théâtralisation.Les contributions du présent recueil, s'appuyant sur des documents des fonds André Gide et Jean Schlumberger de la Fondation des Treilles, montrent l'implication des trois hommes dans cette entreprise de rénovation active et de réflexion. Elles sont suivies de quelques lettres inédites échangées entre Jacques Copeau et Jean Schlumberger.

    Ouvrage collectif de Serge Bourjea, Laurent Gayard, Patrick Kéchichian, Robert Kopp, Frank Lestringant, Michel Leymarie, Pierre Masson, Peter Schnyder et de David H. Walker. Édition de Robert Kopp et Peter Schnyder.

  • Grand couturier, mécène perspicace, Jacques Doucet constitua dans les années vingt une Bibliothèque Littéraire d'une richesse unique.
    Aragon, qui fut son conseiller, y figure par de très nombreux manuscrits. On lira ici tous ceux qui restaient inédits pour la période 1917-1931 : correspondance avec Doucet lui-même, protecteur indulgent que le poète ombrageux finit par rejeter, - lettres à des destinataires aussi divers qu'Adrienne Monnier, Tzara, Max Jacob, Natalie Barney..., - échanges fascinants avec André Gide, - journal d'une amitié rompue avec Jean Cocteau, - lettres de Jean Paulhan...
    Et tout un éventail de textes inédits ou retrouvés : critiques destinées au mécène, billets d'humeur suscités par l'actualité littéraire, etc. Ces écrits nés aux carrefours de multiples rencontres recréent par leurs échos mutuels une étonnante unité. Ils sont une mine de documents pour l'histoire d'une période charnière, de Dada au surréalisme. Ils enrichissent la biographie d'Aragon de maints jalons fiables, et nuancent un portrait complexe, où s'allient fragilité et confiance en soi, sensibilité théâtrale et souveraine insolence, optimisme et désespoir.
    Lettres ou chroniques attestent le même bonheur d'expression, la pensée naît frémissante au fil de la plume, car " nous ne pensons rien que nous ne l'ayons écrit au préalable " - ceci proclamé cinquante ans avant les Incipit. Epistolier charmeur ou griffu, lecteur incisif, polémiste étincelant dans la vindicte ou l'éloge : tout l'arc-en-ciel du premier Aragon, d'Anicet au Traité du style, se déploie dans ces pages.

  • Ce volume corrige, complète et approfondit les lettres de Céline à Pierre Monnier publiées dans le Ferdinand Furieux (L'Age d'homme, 1979) de ce dernier. Si le récit de Monnier n'est pas repris, 325 lettres sont ici réunies, contre 313. Cette correspondance retrace la résurrection éditoriale de Céline, de Denoël à Gallimard, grâce au courage et à l'abnégation de Pierre Monnier.
    Après 18 mois de prison, Céline, exilé au Danemark, vit dans une chaumière prêtée par son avocat Thorvald Mikkelsen. Menacé d'extradition, en conflit avec Denoël, il n'a rien publié depuis Guignol's band en 1944. Tout en écrivant Féérie pour une autre fois, il cherche désespérément à faire rééditer ses livres. La providence a pour nom le caricaturiste Pierre Monnier, qui a profité de la tournée d'un groupe folklorique en septembre 1948 pour venir le rencontrer. De retour à Paris, Monnier est résolu à mettre fin par tous les moyens à ce scandale éditorial. Via Charles Frémanger, des Éditions Froissart, il réussit à republier Le Voyage sous le manteau en Belgique (1949). Puis il décide de créer sa propre structure d'édition, « Frédéric Chambriand ». Le résultat est concluant, Céline est satisfait, mais Casse-Pipe et Mort à crédit reparaissent dans une certaine indifférence.
    Pierre Monnier sert également à Céline de courroie de transmission avec les avocats Naud et Tixier-Vignancour qui tentent d'obtenir son amnistie. En 1950, il prépare l'arrivée de l'écrivain chez Gallimard, obtenant la réimpression de tous ses romans et la publication de sa nouvelle oeuvre, Féérie pour une autre fois. Une fois le non-lieu obtenu, en 1951, l'écrivain rentre en France. La résurrection de Céline peut commencer, même si sa saison au purgatoire (notamment dans la presse) n'est pas encore tout à fait terminée.

  • Philippe Jaccottet fait la connaissance d'Ungaretti lors d'un premier voyage en Italie, en septembre 1946, juste après la guerre. Cette rencontre se révélera pour le jeune écrivain aussi décisive que celle de Francis Ponge ou de Gustave Roud. Devenu avec les années le traducteur presque attitré d'Ungaretti, qui lui confie ses textes à peine achevés, il s'implique, prend des initiatives, collabore au choix des inédits, les commente, les préface. C'est aussi à l'homme, solaire et généreux, que Jaccottet s'attache ; il lui vouera une amitié indéfectible, le retrouvant à maintes reprises à Rome, ville restée pour lui élue entre toutes. Chargé d'établir l'édition française de toute son oeuvre poétique, Jaccottet publiera Vie d'un homme. Poésie 1914-1970 (Minuit / Gallimard, 1973), un volume réunissant les principaux traducteurs d'Ungaretti. Cette publication, à la suite de nombreux textes (essais, proses de voyages, entretiens) qu'il rassemble et traduit du vivant de l'auteur, contribuera de manière décisive au rayonnement de cette oeuvre dans les pays francophones. Une semblable exigence en poésie, une expérience parallèle du métier de traducteur, une haute conscience des mots et du rythme caractérisent "sur le terrain" deux écrivains en quête de justesse, mettant leur inquiétude au service d'une oeuvre où le détail, toujours, fait sens. Souvent succinctes, voire hâtives, leurs lettres renvoient davantage à ce travail sur les textes qu'à des propos sur la littérature ou sur leurs contemporains. Elles ouvrent la porte d'un atelier où circulent, au-delà d'une attention minutieuse à la langue, l'intelligence et la passion de la poésie elle-même.

  • Avec près de trois cents lettres, cartes et billets échangés entre 1947 et 1968, la correspondance entre André Pieyre de Mandiargues et Jean Paulhan reflète l'actualité du monde des lettres de l'après-guerre et les débats intellectuels qui l'animent, principalement autour de la réapparition de La NRF que Jean Paulhan codirige à partir de 1953, et à laquelle André Pieyre de Mandiargues contribuera à la rubrique « Le Temps, comme il passe ». Il y publiera de nombreuses critiques et donnera en avant-première plusieurs de ses oeuvres.
    Tant d'écrivains importants font en effet partie du monde de Jean Paulhan... Écrivains qu'il à lui-même promus, grâce à sa place stratégique au sien de la Nouvelle Revue française, ou avec qui il entretenait de profondes affinités intellectuelles. Depuis leur première rencontre en 1946, André Pieyre de Mandiargues fait partie de ce cercle amical, poétique et artistique. Et c'est le point de départ de leur conversation épistolaire.
    Au fil de ces lettres, érudites et bouleversantes, la personnalité des deux interlocuteurs se révèle dans toute la saveur de sa subtilité et de son ironie. Tous les deux partagent en effet un même goût pour l'insolite, les incongruités, le plaisir de voir... André Pieyre de Mandiargues et Jean Paulhan - Mandiargues appelle celui-ci le « playboy de l'art moderne » - aiment les artistes et en particulier les peintres. Leur écriture est souvent au service de l'image et de ses créateurs et dont les noms - Braque, Dubuffet, de Pisis - apparaissent dans bien des lettres. Tant de connivence, par-delà la différence de génération, fait naître une affection et une intimité qui donnent à cette correspondance une chaleur surprenante et, pour le lecteur d'aujourd'hui, extrêmement touchante.

  • De 1978 à 1985, Florence Delay a tenu la chronique théâtrale de la Nouvelle Revue Française. L'écrivain, qui est aussi dramaturge et comédienne, y relate avec passion et raison le travail des metteurs en scène et des interprètes d'une grande époque créative. On y croise, entre autres, Antoine Vitez, Giorgio Strehler, Claude Régy, Roger Planchon, Bob Wilson, Peter Brook, Bruno Bayer, Brigitte Jaques ou Jorge Lavelli.

    Le plaisir du théâtre, c'est aussi bien la surprise pouvant surgir des classiques revisités que la découverte des contemporains. C'est encore la curiosité d'aller voir ce que font "Les femmes du boulevard", ou ce qui se trame dans les "Salles d'attente" du théâtre dit érotique.
    Au-delà de l'interprétation et de la mise en scène, Florence Delay conduit au coeur des oeuvres et communique au lecteur le sens et l'émotion qu'une génération d'artistes fait naître de nouveau ou pour la première fois.

  • De la publication de son premier livre en 1926 à 1988 date de sa mort, soixante années d'« envois » de Francis Ponge et de dédicaces reçues.

  • Cette amitié fait rêver. Deux des écrivains les plus doués et les plus intelligents de leur génération se sont rencontrés au début de leur carrière et, malgré leurs différences profondes, sont restés très proches l'un de l'autre jusqu'à la mort du premier plus d'un demi-siècle plus tard. Pour Gide, ce fut " une amitié de plus de cinquante ans, sans défaillances, sans heurts, sans failles et telle enfin que sans doute nous la méritions, si différents que nous fussions l'un de l'autre ". Quant à Valéry, il s'en explique longuement dans une lettre à Paul Léautaud de 1905 où il conclut : " Il y a entre Gide et moi quelque chose qui n'est ni littérature, ni goûts communs ou complémentaires, ni rien qui s'exprime par un calcul régulier mais quelque chose de l'ordre de la vitabilité, de la faculté de se suivre, de s'adapter instantanément, de se deviner avec bonheur... " L'importance de la correspondance qu'ils ont échangée contribue à justifier de telles appréciations : plus de six cents lettres qui s'échelonnent entre 1890 et 1942. Il ne s'agit pas d'une correspondance régulière et l'on ne manque pas d'y déceler des tempi différents. Pendant les trois premières années, les deux futurs amis vont plutôt à la découverte l'un de l'autre et cherchent à se connaître avec un enthousiasme juvénile. Ensuite, jusqu'à la fin du siècle, la correspondance se fait plus dense. Au cours de cette période se situent les échanges les plus riches, même s'ils sont parfois conflictuels. À partir de 1900, les lettres sont plus ou moins espacées sans pour autant que l'amitié ne se démente. Cette nouvelle édition comporte 176 lettres de plus que celle publiée par Robert Mallet en 1955, dont quelques-unes sont parmi les plus désolées que Valéry ait jamais écrites. Elle profite aussi des connaissances acquises et des autres correspondances de Gide et de Valéry publiées depuis cinquante ans.

  • En ce début d'année 1985, Jean Dubuffet, qui a cessé de peindre, partage désormais son temps entre le dessin et l'écriture.
    Du 12 février au 25 mars, il se consacre à la rédaction de son autobiographie, qui sera son dernier écrit. Il meurt chez lui à Paris, le 12 mai, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Rédigée "au pas de course", ce dont témoignent à la fois sa forme et son style, cette biographie nous raconte les années de jeunesse de l'auteur passées au Havre, son éducation, son amitié pour Georges Limbour, ses hésitations de jeune homme, ses allées et venues entre activités artistiques et activités commerciales, entre passion et raison.
    La rencontre avec Jean Paulhan, en 1943, sera décisive. Eluard, Guillevic, Ponge, Fautrier et Queneau fréquentent tour à tour son atelier. Jean Dubuffet fait soudain l'objet d'une notoriété dans les cénacles littéraires puis bientôt dans le milieu artistique : sa première exposition à la Galerie Drouin fait l'effet d'une bombe ! Il se lie avec Henri Michaux, participe au comité de soutien pour Antonin Artaud, fonde la Compagnie de l'Art brut avec André Breton, défend Louis-Ferdinand Céline lors de son procès.
    Ce récit intime et passionnant est celui d'un " homme du commun " devenu artiste qui, arrivé au soir de sa vie, nous raconte son parcours atypique et les anecdotes qui ont peuplé son aventure pendant plus de quatre-vingts ans. Cette nouvelle édition de la Biographie au pas de course est enrichie d'une quarantaine de documents d'archives. Elle a été publiée à l'occasion de l'exposition Jean Dubuffet, une biographie au pas de course, présentée à la Fondation Dubuffet à Paris, du 5 octobre 2001 au 12 janvier 2002, dans le cadre du centenaire de la naissance de l'artiste.
    Texte repris de l'édition originale inclus dans le tome IV de Prospectus et tous écrits suivants (Gallimard, Paris, 1995).

  • Textes choisis, établis et annotés par Éric Hoppenot, professeur agrégé de Lettres. Il enseigne à l'IUFM de Paris-Université Paris IV, est associé au Groupe de Recherches sur les Ecritures Subversives (Université autonome de Barcelone) et au groupe Modernités (Université de Bordeaux III) et dirige la collection "Compagnie de Maurice Blanchot" (Editions Complicités). Il a récemment publié plusieurs ouvrages, dont Levinas Blanchot penser la différence (Presses universitaires de Paris X) et Maurice Blanchot de proche en proche (Complicités).

  • " Marcel Proust n'interrogeait pas ; il ne s'instruisait pas au contact de ses amis. C'est à lui-même qu'il posait en silence de méditatives questions auxquelles il répondait ensuite, dans sa conversation, dans ses actes, dans son oeuvre... " Ainsi la poétesse Anna de Noailles répondait-elle dans ses souvenirs à la question qui traverse ce recueil d'études, chacune consacrée à un ami ou un groupe d'amis de l'écrivain : qu'attendait Proust de ses amitiés et qu'en fit-il, lui qui, les jours de tristesse, trouvait tant de réconfort à " aimer et être aimé " ? " Collant " aux yeux de ses camarades du lycée Condorcet, harassant pour ses amis éditeurs comme pour ses correspondants, menaçant pour ceux que sa sensualité, ses penchants sexuels, son indiscrétion ou ses stratégies affectives inquiétaient, le " visiteur du soir ", ainsi que l'appellera Paul Morand, eut souvent l'amitié abusive ; mais ses exigences avaient leur contrepartie : l'écrivain, généreux et fidèle en amitié, sut donner à ces relations intimes leur part d'éternité. Nous voici donc placés au plus près des grandes figures adolescentes, mondaines, ancillaires, littéraires et artistiques de la société proustienne, où les devoirs de l'amitié sont aussi ceux que se donne le créateur à l'égard de son oeuvre... " Rien du passé n'est perdu pour moi... ".

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