Lionel Bourg

  • Dans un siècle qui a voué aux gémonies la sensibilité, et surtout ce qu'elle doit aux sens - tant les lois du marché imposent le contrôle réfléchi des consciences et des corps, la peinture de Paul Rebeyrolle constitue une insoumission. Sa violence, son exubérance, sa cruauté, ses débordements hors du cadre de l'asepsie généralisée nous atteignent : comment demeurer spectateurs, placides, comment ne pas être incorporé à « cet univers d'étreintes et de clameurs, de cris, d'oedèmes ou de tripailles jetées sur la toile, la vie dont elle procède, qu'elle montre torturée pourtant, dépecée, veule mais irréductible [...] ». Les corps meurtris, les corps malades, les paysages vomissant leurs éléments, la sauvagerie qui l'habite, tout concours à faire de cette oeuvre, loin des défigurations glacées ou perverses d'un Bacon, une sorte de résistance, sans lendemains lyriques mais terriblement humaine, vivante.
    « La peinture ignore la satiété » écrit Lionel Bourg à propos de Rebeyrolle, de son geste, de son appétit de la matière, la matière des corps et celle de l'esprit. Ce texte ne prétend pas circonscrire cet insatiable. Mais par des entrées multiples, biographiques, esthétiques, politiques, il se penche sur les moments féconds de l'artiste, sur tel ou tel tableau, sur sa fidélité à un autre inclassable rebelle, Georges Guingouin, sur son rapport à l'abstraction, estimée mais tenue à distance, pour former un portrait fulgurant. Il permet au lecteur d'accorder à l'oeuvre toute l'attention qu'elle mérite.

  • On ne subsiste guère que de se confronter au monde et à sa propre histoire, mêlant souvenirs et méditations sans cesse renouvelées auxquelles contraignent la vie personnelle non moins que les développements parfois exténuants des sociétés où elle se tient. Dès lors, « y être, y être toujours », c'est bien dire, au-delà de toute lassitude, le refus d'accepter l'ordre nauséeux des choses. On n'hésiterait pas à nommer, ainsi que le réclamait André Breton, celles et ceux avec qui l'on partage, ou ne partage pas, l'élan charnel d'exister. Ce livre n'a d'autre objet. Il n'a d'autre nécessité, que l'exigence de se tenir ainsi à hauteur d'homme, de caresser, du coup, quelques espérances & quelques songes, au fil heureusement sinueux d'une prose qui se satisferait volontiers d'unir en un même souffle le réel et ce qui, en lui, demeure la trace de son imaginaire.

  • C'est là que j'ai vécu

    Lionel Bourg

    • Quidam
    • 3 Octobre 2019

    En empruntant son titre à un poème de Baudelaire, C'est là que j'ai vécu n'a d'ambition que de s'inscrire, fût-ce à très petits pas, dans ce récit où le local affirme sa vocation universelle.
    Les souvenirs et le présent ne sont jamais incompatibles.
    Le récit de Lionel Bourg s'attache avec autant de force aux lambeaux les plus vifs de l'Histoire qu'à son propre itinéraire, adolescent fiévreux ou homme d'âge mûr qui souhaiterait lui ressembler encore.
    Or, serait-elle sourde, sombre, vaguement chagrine et sans consistance autre que celle d'une terre charbonneuse, c'est de poésie qu'il est question dans ce livre. De tumulte comme de délicatesse.

  • « Courroucés, les poètes, qui soupçonnent les savants d'être sur ce théâtre d'incorrigibles cuistres, renversèrent les meubles, quelques-uns colportant que la mort n'avait rien de farouche et qu'entre son néant, monotone ? son trou noir, sa nécrose ?, et les extases fallacieuses de la démence, la vie se condensait en une phrase qu'il me faudrait apprendre à lire ou à écrire, et à traduire, gueuler, caresser, dévêtir, pour être un jour en droit d'enrouler son écharpe au chant douloureux des sirènes. »

  • Onze lettres. Adressées à des proches, des intimes - vieille amie toujours insoumise, compagne, enfants ou petits-enfants, camarades surgis de l'adolescence, mère à son dernier souffle lesquels découpent leur silhouette sur cet horizon de rage comme de tendresse qu'une fois encore Lionel Bourg invite à partager. Livre bilan. Livre battant entre mémoire, présent et devenir. De plein vent en somme. D'intimité. De vagabondages. Dont l'écriture - souple, tendue, souveraine - porte toute l'émotion propre aux vies dites ici, qui commencent ou s'éteignent, s'obstinent, passent et s'offrent à la douleur des choses non moins qu'à leur beauté.

  • Quelques ombres portées

    Lionel Bourg

    Tout lecteur l'est d'abord de lui-même, c'est du moins ce que Marcel Proust expose longuement dans Le temps retrouvé.
    Ce qu'il cherche ainsi dans les livres, qui l'émeut, l'intrigue ou se cabre, sans doute est-ce cette part de soi chez d'autres plus familière, qu'ils récusent parfois, l'enchantement comme la protestation n'y peuvent rien, de sorte que tout livre écrit avec honnêteté (...) ne s'adresse à personne, ne vise ni, l'expression militaire parle crûment, ne cible aucun public en particulier, l'écrivain ne se penchant sur ses feuillets que pour sa seule gouverne (...).
    L'écriture, sous peine de se restreindre à d'habiles ou maladroits exercices qui s'efforceront d'apparaître convaincants, agréables, beaux même, frappés de cette beauté admise en tout cas, dont les canons s'adaptent aux goûts comme aux normes d'une époque - un soupçon d'originalité, une dose de scandale n'en sont accueillis qu'avec plus de zèle - ne peut être qu'expérience singulière, la tâche du lecteur, Jean-Christophe Bailly l'analyse fort bien, consistant à aller au devant d'une singularité devenue contagieuse.
    (...). Ce que j'avais en tête (...) c'était d'indiquer, de mieux cerner peut-être, dans l'espace parfois marginal de mes lectures, le rapport que j'entretiens avec l'acte d'écrire et de montrer combien toute approche importante, décisive quelquefois, d'un livre, d'un auteur, implique une réflexion pour moi mal séparable de l'autobiographie, (...). M'arrêtant à tel ouvrage, confrontant mes jours à ceux que certains livres traduisent, en étroite sympathie avec eux ou, au verso d'une page, notant ce qui m'en éloigne, je n'ai souhaité que cette intimité, cet échange qui me fondent.
    Le reste est vanité. Je lis et n'écris qu'afin d'éclaircir un peu mon obscure existence.

  • La faute a ferre

    Lionel Bourg

    Léo Ferré est mort le 14 juillet 1993.
    Ce livre n'est pas à proprement parler un hommage, encore moins une hagiographie. Il est plutôt le constat rigoureux de l'influence qu'un artiste hors normes a pu avoir sur un jeune homme, et au-delà sur toute une génération, née entre 1940 et 1960. Influence qui n'a cessé de se propager pour toucher les générations suivantes... jusqu'à aujourd'hui.
    Ce livre marque aussi le vide immense laissé par Ferré.
    C'est surtout un texte sur la poésie, sur l'amour, sur l'engagement.
    Qui, mieux que Lionel Bourg, pouvait signer ce merveilleux aveu de fidélité ?

  • À l'aliénation, au sentiment d'étrangeté qui pétrifie l'individu, le perdant dans le temps, le noyant dans l'espace, Rousseau ne se contente pas d'opposer le déni mondain des procurateurs enveloppés dans une confortable robe de chambre. Il regimbe. Peste. S'insurge. Les doigts endoloris ou affligés d'onglée, grattant au carreau de Monquin, à celui des Charmettes, le givre d'une vie que d'ineptes conditions sociales exposent à toutes les intempéries, les plus triviales comme les plus hautement affectives. Ce qu'il pressent, du reste, ou dont il fait l'expérience, amère, douloureuse, ne concerne pas au premier chef l'inégalité, qui, tout intolérable qu'elle soit, n'est pas instigatrice. La propriété en revanche, et Jean-Jacques, délibérément, n'y accédera, fonde la dépossession, laquelle voue chacun à l'existence spectrale, des morts-vivants exclus de leur propre domaine : le monde, ce monde, invente la solitude.

  • L'engendrement

    Lionel Bourg

    Il faut du temps pour naître.
    Du temps et des errances, des cris ou des étreintes, des paysages qui ne s'oublieront plus et, parce qu'on n'a pas le choix, des mots qu'il faut aller chercher parmi ceux qui tombent d'un poste de radio, surgissent au détour d'une page ou bavent, exultent, s'offrent à aimer enfin, à haïr parfois, aux lèvres d'une mère. C'est que l'on ne vient pas plus facilement à la réalité du monde qu'à son imaginaire.
    Que tout brûle, tout égare et qu'un vieil enfant assiste désormais, désemparé, au naufrage de celle qui, pleurant, braillant des insanités, chantant à tue-tête ou psalmodiant des phrases folles arrachées à ses songes comme à quelques grands livres, ne lui donna pas que l'incertaine clarté du jour.

  • Les grandes silhouettes des châteaux cathares de La Montagne Noire font revivre un autre château, tout aussi sombre et venu de l'enfance. Enfance et adolescence d'un petit chercheur d'or aux poches pleines de cailloux dans cette région minière entre Loire et Mont Pilat où les usines crachent leurs fumées et attristent le regard des grands. Portrait d'une génération toute entière, rêvant de contrées inaccessibles entre luttes sociales et ballades sentimentales.

  • L'absent

    Lionel Bourg

    Installé dans une décharge publique, un homme écrit hautainement une manière de mémoire de sa séparation. Une saison en déréliction plus qu'en enfer, une poétique de la conscience malheureuse peut-être, quoique vivement irascible et preste à fustiger les conditions de sa détresse, L'Absent n'est que l'une des autobiographies possibles de la subjectivité qu'insulte l'objet de son tourment et de sa révolte : l'un et le tout, au coeur d'une assomption négative du monde, infiniment s'épousent, se leurrent et se déchirent. Dès lors, la convention narrative ou la métaphore se retourne - s'écorche oe- , et jamais le personnage qui trace ainsi l'histoire « d'une de ses folies » ne se sera à ce point exposé. L'Absent doit donc être aussi lu à la lettre, bouteille à la mer, récit truffé d'aveux et grimoire rendu au grouillement qui le génère, tête de pont d'une passion dévoyée où l'impossible poème comme la théorie impuissante qui hantent, depuis Rousseau, toute littérature, nourrissent de leurs effondrements l'acte même d'écrire.

  • L'ombre nue...
    Il paraîtra singulier d'intituler ainsi ce second tome de " mon " journal, écrire dénudant certes, l'ombre comme la lumière, mais voilant aussitôt ce que son acte essaie de mettre à jour. Cette ombre donc - cette nuit ? - n'est ici nue que d'être l'irréductible obscurité qui souvent nous gouverne, et si celle du père, celle de la mère, si ma propre ombre enfin, projetée sur le monde qui du coup la digère, semblent dans ces pages beaucoup plus habillées qu'à l'intérieur de l'inaugural Dans le vent du chemin, sans doute est-ce parce que cette vêture (l'analyse critique, le style, l'espèce de halètement ontologique d'exister) ne drape l'essentielle nudité qu'afin de mieux la révéler.
    Quant à ma pétition de principe, elle demeure : je suis un diariste athée. L. B.

  • " C'est bien parce que Demain sera toujours trop tard que Lionel Bourg, lequel adresse quelques lettres ouvertes à ses contemporains, distille bonne ou méchante humeur en des pages moins désabusées qu'il n'y paraît. La poésie s'y unissant à la pensée critique ? une pointe d'humour en plus ?, le lecteur ne boudera pas son plaisir : on ne le convie pas si souvent à pareille noce."

  • Victor Hugo, bien sûr

    Lionel Bourg

    La gifle avait été cinglante et si, à quoi bon s'en défendre ? chacun souscrivit un jour ou l'autre au trait d'André Gide [...], qui n'aura dans son coin cédé au tintamarre puis aux murmures de l'inévitable chantre républicain, Hugo, Victor Hugo, mage, devin, dompteur de lémures invoqués non sans hardiesse mais, elles sont redoutables, les « forges de la nuit », subtilement tenus en laisse sous une dentelle de Bruges ou de Venise au pied de la sellette médiumnique, l'ancêtre caricatural, perclus de gloire et de rhumatisme, honni, jalousé, invitant le commun des mortels à le suivre sur fond d'orages, d'incendies et de brouillards noués à l'effroi de ses insatiables vertiges. »

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